Le_Bateau_ivreLe Bateau ivre
Author: Jean Nicolas Arthur Rimbaud
Publication: 1871
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
JâĂ©tais insoucieux de tous les Ă©quipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves mâont laissĂ© descendre oĂč je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, lâautre hiver, plus sourd que les cerveaux dâenfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
Nâont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempĂȘte a bĂ©ni mes Ă©veils maritimes.
Plus lĂ©ger quâun bouchon jâai dansĂ© sur les flots
Quâon appelle rouleurs Ă©ternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter lâoeil niais des falots !
Plus douce quâaux enfants la chair des pommes sures,
Lâeau verte pĂ©nĂ©tra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dÚs lors, je me suis baigné dans le PoÚme
De la Mer, infusĂ© dâastres, et lactescent,
DĂ©vorant les azurs verts ; oĂč, flottaison blĂȘme
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
OĂč, teignant tout Ă coup les bleuitĂ©s, dĂ©lires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que lâalcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amĂšres de lâamour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
LâAube exaltĂ©e ainsi quâun peuple de colombes,
Et jâai vu quelquefois ce que lâhomme a cru voir !
Jâai vu le soleil bas, tachĂ© dâhorreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils Ă des acteurs de drames trĂšs antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
Jâai rĂȘvĂ© la nuit verte aux neiges Ă©blouies,
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sĂšves inouĂŻes,
Et lâĂ©veil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
Jâai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
HystĂ©riques, la houle Ă lâassaut des rĂ©cifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
Jâai heurtĂ©, savez-vous, dâincroyables Florides
MĂȘlant aux fleurs des yeux de panthĂšres Ă peaux
Dâhommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous lâhorizon des mers, Ă de glauques troupeaux !
Jâai vu fermenter les marais Ă©normes, nasses
OĂč pourrit dans les joncs tout un LĂ©viathan !
Des Ă©croulements dâeaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils dâargent, flots nacreux, cieux de braises !
Ăchouages hideux au fond des golfes bruns
OĂč les serpents gĂ©ants dĂ©vorĂ©s des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
Jâaurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons dâor, ces poissons chantants.
â Des Ă©cumes de fleurs ont bercĂ© mes dĂ©rades
Et dâineffables vents mâont ailĂ© par instants.
Parfois, martyr lassé des pÎles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs dâombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi quâune femme Ă genouxâŠ
Presque Ăźle, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes dâoiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsquâĂ travers mes liens frĂȘles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
JetĂ© par lâouragan dans lâĂ©ther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
Nâauraient pas repĂȘchĂ© la carcasse ivre dâeau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poĂštes,
Des lichens de soleil et des morves dâazur ;
Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler Ă coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant geindre Ă cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette lâEurope aux anciens parapets !
Jâai vu des archipels sidĂ©raux ! et des Ăźles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
â Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et tâexiles,
Million dâoiseaux dâor, ĂŽ future Vigueur ?
Mais, vrai, jâai trop pleurĂ© ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
LâĂącre amour mâa gonflĂ© de torpeurs enivrantes.
Ă que ma quille Ă©clate ! Ă que jâaille Ă la mer !
Si je dĂ©sire une eau dâEurope, câest la flache
Noire et froide oĂč vers le crĂ©puscule embaumĂ©
Un enfant accroupi plein de tristesse, lĂąche
Un bateau frĂȘle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, Î lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser lâorgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Translator: Mauricio Bacarisse CasulĂĄ
Publication: 1921
Yo senti al descender los impasibles RĂos
que ya no me sirgaban mis conductores rudos;
de blanco a pieles-rojas chillones y bravĂos
sirvieron en los postes, clavados y desnudos.
Por las tripulaciones nunca tuve interés
y cuando terminĂł la cruel algarabĂa,
a mĂ, barco de trigo y de algodĂłn inglĂ©s,
me dejaron los RĂos ir adonde querĂa.
Bogué en un cabrilleante furor de marejadas
mĂĄs sordo e insensible que meollo de infantes
y las viejas PenĂnsulas por el mar desgajadas
no han sufrido vaivenes mĂĄs recios y triunfantes.
La tempestad bendijo mi despertar marino.
Diez noches he bailado mĂĄs leve que un tapĂłn
sobre olas que a las vĂctimas abrĂan el camino,
sin lamentar la necia mirada de un farĂłn.
Cual para el niño poma modorra, regodeo
fué para agua verde este casco de pino;
dispersando el timĂłn y perdiendo el arpeo
me lavĂł de inmundicias y de manchas de vino.
Desde entonces me baña el poema del mar
lactescente, infundido de astros; muchas veces,
devorando lo azul, en él se ve pasar
un pensativo ahogado de turbias palideces.
Algo tiñe la azul inmensidad y delira
en ritmos lentos, bajo el diurno resplandor.
MĂĄs fuerte que el alcohol, mĂĄs vasta que una lira
fermenta la amargura de las pecas de amor.
He visto las resacas, la tormenta sonora,
las corrientes, las mangasây de todo sĂ© el nombreâ;
cual vuelo de palomas a la exaltada aurora,
y alguna vez he visto lo que cree ver el hombre.
Yo he visto al sol manchado de mĂsticos horrores,
alumbrando cuajados violĂĄceos sedimentos.
Cual en dramas remotos los reflujos actores
lanzaban en un vuelo sus estremecimientos.
Soñé en la noche verde de espuma y nieve ahita
âen los ojos del mar, lentos besos de amorâ
y en la circulaciĂłn de la savia inaudita
que arrastra ĂĄureo y azul, al fĂłsforo cantor.
Asaltando arrecifes, un mes tras otro mes,
seguà a la marejada histérica y vesånica,
sin creer que las MarĂas con sus fĂșlgidos pies
cortaran el resuello a la jeta oceĂĄnica.
ÂĄNo sabĂ©is!... Di con muchas increĂbles Floridas;
con ojos de panteras y con pieles humanas
mezclĂĄbanse arcos-iris, tendidos como bridas,
al rebaño marino de las verdosas lanas.
He visto fermentar las enormes lagunas
en cuyas espadañas se pudre un Leviathån
y he visto, con bonanza, desplomĂĄndose algunas
cataratas remotas que a los abismos van...
Vi el sol de plata, el nĂĄcar del mar, el cielo ardiente,
horrores encallados en las pardas bahĂas
y mucha retorcida y gigante serpiente
cayendo de los ĂĄrboles, con fragancias sombrĂas.
Quisiera yo enseñar a un niño esas doradas
de la onda azul, pescados cantores, rutilantes...
Me bendijo la espuma al salir de las radas
y el inefable viento me elevĂł por instantes...
FuĂ mĂĄrtir de los polos y las zonas hastiado;
el sollozo del mar dulcificĂł mi arfada;
con flores de amarillas ventosas fuĂ obsequiado,
y me quedé como una mujer arrodillada.
Igual que una penĂnsula llevaba las disputas
y el fimo de chillonas aves de ojos melados,
y mientras yo bogaba, de entre jarcias enjutas
bajaban a dormir, de espaldas, los ahogados.
Y yo, barco perdido entre la cabellera
de ensenadas, al éter echado por la racha,
no merecĂ el remolque de anseĂĄticas veleras
ni de los monitores, nave de agua borracha.
Humeante, libre, ornado de neblinas violetas
seguĂ© el cielo rojizo con brĂo de segur
llevandoâalmĂbar grato a los buenos poetasâ
mis lĂquenes de sol y mis mocos de azur.
Las lĂșnulas elĂ©ctricas me fueron recubriendo,
almadia escoltada por negros hipocampos.
Las ardientes canĂculas golpearon abatiendo
en trombas, a los cielos de ultramarinos lampos.
poetas malditos
Yo que temblé al oir a través latitudes
el rugir de los Behemots y los Maelstroms en celo,
eterno navegante de azuladas quietudes,
por los muelles de Europa ahora estoy sin consuelo.
Yo vi los archipiélagos siderales que el hondo
y delirante cielo abren al bogador.
ÂżTe recoges tĂș y duermes en las noches sin fondo,
millĂłn de aves de oro, venidero Vigor?
El acre amor me ha henchido de embriagador letargo.
Lloré mucho. Las albas son siempre lacerantes.
Toda luna es atroz y todo sol amargo.
ÂĄQue se rompa mi quilla y vaya al mar cuanto antes!
Si yo ansio algĂșn agua de Europa es la del charco
negro y frĂo en el cual, al caer la tarde rosa,
en cuclillas y triste, un niño suelta un barco
endeble y delicado como una mariposa.
Ya nunca mås podré, olas acariciantes,
aventajar a otros transportes de algodĂłn,
ni cruzando el orgullo de banderas flameantes
nadar junto a los ojos horribles de un pontĂłn.